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Maigret est à deux ans de la retraite - ce n’est pas la première fois, il a déjà été mis fin à sa carrière dans des romans précédents et il lui reste une bonne quinzaine d’enquêtes jusqu’à Maigret et Monsieur Charles - et c’est un commissaire bougon et rempli d’amertume qui doit découvrir qui a assassiné Léonard Lachaume, héritier d’une biscuiterie naguère florissante mais qui frôle aujourd’hui le dépôt de bilan. Tâche complexe quand la famille semble avoir conclu un pacte autour du silence et du non-dit et quand l’ambiance étouffante d’une maison qui fut belle ne fait rien pour arranger son humeur. Si l’on ajoute à cela un jeune juge d’instruction qui tient à diriger les choses selon ses propres principes, la coupe est presque pleine.

 

Maigret et les témoins récalcitrants pourrait être d’une banalité totale - histoires de familles, querelles d’intérêts, adultère… - mais c’est le portrait de ces témoins farouchement décidés à en dire le moins possible qui en fait l’intérêt. Car c’est un très grand Maigret. Tout d’abord par la qualité des dialogues entre le commissaire et les personnes impliquées dans l’affaire. Ensuite par les conditions de travail de Maigret qui doit agir sous le regard des autres (le juge mais aussi l’avocat de la famille), attentifs à la « méthode Maigret ». Enfin par l’effet sur Maigret du lieu du crime, cette grande maison bourgeoise, aujourd’hui aussi décrépie que les finances de la famille et où règne une atmosphère, étouffante, « ahurissante » (adjectif utilisé deux fois par Simenon).

C’était l’intimité des autres, en somme, que Maigret reniflait et maintenant, par exemple, dans la rue, les mains dans les poches de son pardessus, de la pluie sur le visage, il restait plongé dans l’ahurissante atmosphère du quai de la Gare.

Georges Simenon – Maigret et les témoins récalcitrants © Omnibus

Roman, crépusculaire, sinistre (la pluie n’arrange rien), histoire du long et lent déclin d’un entreprise et d’une famille devenue fantomatique, Maigret et les témoins récalcitrants est un témoignage sur la fin d’une époque - celle des petites affaires familiales qui ne peuvent lutter face aux grandes entreprises - et sur les changements que connait la police avec le remplacement progressif des policiers issus du rang, dont Maigret est l’exemple, par des commissaires diplômés sortant rarement de leur bureau et la justice où de jeunes juges surs d’eux empiètent sur les prérogatives de la police et prétendent diriger les enquêtes de bout en bout.

 

Maigret ira tout au bout de l’enquête mais sa victoire finale - « Maigret regarda la jeune femme qui ne bougeait pas, l’avocat un peu pâle, le magistrat qui ne s’était pas encore composé une attitude. » -  » et un retour vers le monde des vivants ne changera rien à son humeur maussade

NB - Le Pont national (avant-dernier ouvrage parisien traversant la Seine en amont avant celui qu’emprunte le périphérique) est toujours là mais les maisons bourgeoises du quai de la gare à Ivry ont été remplacées par des immeubles modernes. Tout le quartier a fait les frais de la transformation (réussie) du 13ème arrondissement autour de la Bibliothèque François Mitterrand. Il est toujours agréable de s’y promener en pensant à Burma et à Maigret, témoins d’une époque disparue.

Tag(s) : #Maigret, #Paris, #Policiers

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